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La Toussaint à travers le monde : différences et similarités

Quatre fêtes se succèdent en une semaine, du 31 octobre au 2 novembre, et l'usage les confond presque toujours. Halloween n'est pas la Toussaint, la Toussaint n'est pas le jour des morts, et le Día de los Muertos n'est la version mexicaine d'aucun des trois. Voici ce que chacune célèbre réellement, et ce que les traditions du monde entier partagent malgré tout.

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Toussaint, jour des morts, Halloween : trois fêtes, trois objets

La Toussaint est une solennité catholique qui honore l'ensemble des saints, ceux que l'Église a canonisés comme ceux dont personne ne connaît le nom. À l'origine, elle ne commémore donc pas les morts de nos familles. Au VIIIe siècle, le pape Grégoire III dédie un oratoire de la basilique Saint-Pierre à tous les saints. En 835, Grégoire IV étend la célébration du 1er novembre à toute l'Église d'Occident, avec l'appui de l'empereur Louis le Pieux : la fête devient universelle. Vers l'an 998, Odilon, abbé de Cluny, institue au 2 novembre la commémoration des fidèles défunts, distinguant ainsi clairement deux fêtes aux objets différents.

Trois célébrations se suivent donc en trois jours. Halloween, le 31 octobre, n'a plus rien de commémoratif et tire son origine du Samhain celte, veille de la Toussaint. La Toussaint, le 1er novembre, honore tous les saints, nommés et anonymes, une fête catholique universalisée en 835. Le jour des défunts, le 2 novembre, honore les morts de la famille, institué à Cluny vers 998.

La confusion la plus répandue

Ce n'est pas la Toussaint qui rend hommage aux morts, c'est le 2 novembre. Si l'usage a fusionné les deux, la raison est prosaïque : dans la plupart des pays catholiques, seul le 1er novembre est férié. Les familles se rendent donc au cimetière la veille du jour prévu pour cela.

Pourquoi ces célébrations tombent-elles à la même période ?

Le calendrier agraire de l'Europe du Nord ferme son année début novembre : récoltes rentrées, troupeaux redescendus, saison claire terminée. Cette période creuse, où le travail des champs s'arrête et où la nuit gagne, portait déjà des rites de passage avant toute évangélisation.

L'Église n'a pas inventé cette date, elle s'y est installée. Le 1er novembre n'a été fixé qu'au IXe siècle, après plusieurs siècles où la fête de tous les saints s'est promenée dans le calendrier, notamment au 13 mai à Rome. La superposition d'une solennité chrétienne sur un marqueur saisonnier plus ancien est la règle, pas l'exception.

Une coïncidence, pas une origine commune

Que quatre fêtes tombent en même temps ne prouve aucune parenté. Les grandes célébrations asiatiques dédiées aux morts se tiennent en avril, en août ou en septembre : si le besoin était universel, la date, elle, ne l'est pas.

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Samhain et l'Irlande, la souche celte d'Halloween

Samhain est l'une des quatre grandes fêtes du calendrier gaélique. Elle marque la fin des récoltes et l'entrée dans la moitié sombre de l'année : une forme de nouvelle année, à la charnière entre deux saisons. La littérature médiévale irlandaise en fait un moment où la frontière avec le monde des esprits s'amincit, et où l'on rentre chez soi avant la nuit.

En Irlande, la fête n'a jamais disparu. Oíche Shamhna, la nuit de Samhain, s'y célèbre avec des feux, le barmbrack, ce pain aux fruits dans lequel on glisse un anneau, et des lanternes taillées jadis dans des navets plutôt que dans des citrouilles. Le dernier lundi d'octobre y est encore un jour férié.

Un aller-retour transatlantique

L'émigration irlandaise et écossaise du XIXe siècle emporte Samhain en Amérique du Nord, où la fête perd sa dimension commémorative, gagne les déguisements, le porte-à-porte et la citrouille, puis revient dans le monde entier sous le nom d'Halloween. Le pays d'origine a donc reçu en retour une version méconnaissable de sa propre tradition.

Le nom lui-même garde la trace du télescopage : All Hallows' Eve, la veille de la Toussaint. Halloween n'est pas une fête concurrente de la Toussaint, c'est son avant-veille devenue autonome.

En France : le chrysanthème, les tombes et une habitude née en 1919

Le geste français tient en une image : une famille, un pot de chrysanthèmes, une tombe nettoyée le matin du 1er novembre. Cette habitude est récente. En 1919, à l'approche du premier anniversaire de l'armistice, il est demandé de fleurir les tombes des soldats ; le chrysanthème est alors l'une des rares fleurs à tenir en pleine saison froide.

L'usage a ensuite glissé du 11 novembre au 1er novembre, seul jour férié de la période, puis s'est étendu à tous les défunts. Un hommage militaire est devenu un rite familial en deux générations.

Le décor, lui, est stable d'une ville à l'autre : allées balayées, plaques nettoyées, fleurs déposées, quelques mots, et l'on repart. Dans la capitale, les grands cimetières comme le Père-Lachaise connaissent leur pic de fréquentation annuel ce week-end-là. La tonalité attendue est le silence, et c'est précisément ce qui rend le contraste saisissant avec d'autres pays.

 

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Día de los Muertos : accueillir les morts au lieu de les pleurer

Le Día de los Muertos mexicain est la célébration des défunts la plus connue à l'international, inscrite par l'UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, proclamée en 2003 et inscrite sur la liste représentative en 2008.

Les familles dressent une ofrenda, autel domestique où s'empilent photographies, objets ayant appartenu au disparu, pan de muerto, boissons qu'il aimait, crânes en sucre et papel picado. Des pétales de cempasúchil, l'œillet d'Inde orange, tracent parfois un chemin de la porte jusqu'à l'autel pour guider les âmes.

La logique est inverse de celle du recueillement européen : on attend les morts, on leur sert ce qui leur faisait plaisir, et la nuit se passe au cimetière en musique, comme sur l'île de Janitzio au bord du lac de Pátzcuaro. La mémoire y prend la forme d'une fête de la vie plutôt que d'un deuil.

Ni une Toussaint mexicaine, ni un Halloween latino

Les dates coïncident avec le calendrier catholique, mais la fête puise aussi dans des pratiques mésoaméricaines antérieures à la colonisation : c'est un syncrétisme, pas une variante locale. Le grand défilé de la capitale, lui, n'existe que depuis 2016 et doit son existence à une scène de film : une invention touristique greffée sur une tradition ancienne.

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Le même geste, d'autres formes : Pologne, Sicile, Guatemala

En Pologne, le 1er novembre est la plus grande réunion familiale de l'année après Noël. Les znicze, lanternes de verre déposées par centaines de milliers, transforment les allées des cimetières en champs de lumière visibles de loin ; les familles traversent le pays pour y être.

En Sicile, la Festa dei Morti du 2 novembre veut que les enfants trouvent au réveil des jouets et des friandises, présentés comme apportés par les défunts de la famille. Le souvenir y passe par le plaisir plutôt que par le recueillement.

Au Guatemala, dans la petite ville de Sumpango et à Santiago Sacatepéquez, d'immenses cerfs-volants sont lancés le 1er novembre au-dessus du cimetière pour porter les messages des vivants. En Bolivie, les familles préparent des t'antawawas, pains en forme de nourrisson déposés sur les autels domestiques.

Quatre pays, quatre formes, une seule intention de fond : entretenir un lien et le transmettre aux enfants.

Hors du calendrier chrétien : Obon, Qingming, famadihana

Les grandes fêtes asiatiques et les rites africains dédiés aux morts n'ont aucun lien historique avec la Toussaint, et les rapprocher trop vite fait perdre l'essentiel.

Au Japon, Obon se tient à la mi-août. Les esprits des ancêtres sont censés revenir quelques jours dans la maison familiale : des feux d'accueil sont allumés à leur arrivée, les tombes sont nettoyées et visitées, des feux de reconduite ou des lanternes lâchées sur l'eau les raccompagnent. En Chine, Qingming tombe début avril et son nom usuel dit tout : la fête du balayage des tombes. Au Cambodge, Pchum Ben étale sur quinze jours des offrandes de riz confiées aux moines pour le compte des défunts.

À Madagascar, les familles merina et betsileo pratiquent le famadihana : les corps sont sortis du tombeau familial, enveloppés dans un linceul neuf, portés et dansés au son de la musique avant d'être remis en terre. La cérémonie a lieu pendant la saison sèche, sans le moindre rapport avec le mois de novembre. Chez les Yoruba du Nigeria et du Bénin, les mascarades egungun mettent en scène le retour des ancêtres, qui viennent conseiller et arbitrer les affaires des vivants.

Ce que la comparaison fait apparaître

Le fond commun

Malgré la diversité des formes, un même fond se retrouve partout : le besoin de nommer les morts et de préserver leur mémoire, par la photographie ou le nom gravé ; un lieu à entretenir, tombe balayée, désherbée, fleurie ou illuminée ; une offrande matérielle, qu'il s'agisse de fleurs, de bougies, de nourriture, d'encens ou de papier brûlé ; et une réunion familiale, avec la transmission aux enfants comme enjeu réel.

Les différences portent sur le sens plutôt que sur les gestes. Sur la date d'abord, dispersée entre avril, août, septembre et novembre selon les calendriers. Sur la tonalité ensuite : le silence attendu d'un cimetière français n'a rien à voir avec la fanfare d'un cimetière de Janitzio. Sur la cosmologie enfin, et c'est le plus important : selon les traditions, les morts sont priés pour eux, attendus comme des visiteurs, ou consultés comme des membres actifs de la famille. Deux familles peuvent déposer une offrande sur une tombe le même jour sans faire du tout la même chose.

Une porte d'entrée, pas un modèle

La Toussaint est un bon point de départ pour explorer ces traditions, à condition de ne pas s'en servir comme étalon. Elle n'est ni la fête des morts la plus ancienne, ni la plus répandue, ni le patron dont les autres seraient des déclinaisons.

Ce que révèle le panorama est plutôt l'inverse : des sociétés qui ne se sont jamais rencontrées ont inventé, séparément, des dispositifs très proches pour tenir l'oubli à distance. Un lieu, une date, un geste répété, une génération qui montre à la suivante comment faire. La diversité à travers la société est réelle, et le besoin qu'elle sert est partout le même.

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